| AGENDA (B) Pierre de Decker |
«JE ME SENS PARTOUT CHEZ MOI» |
15 sept 2006 |
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« C'est ma vie, c'est ce que je suis devenu. Je suis ce chanteur. Et si cet homme s'arrête de chanter, il cesse d'exister. Chanter me vient du coeur, c'est mon bon- heur... » Le Néerlandais Herman van Veen, véritable homme orchestre du spectacle, sait qu'il ne peut pas se passer de la scène. Cet automne, il se produit deux fois à Bruxelles, en français. Herman van Veen est chansonnier, cabaretier et clown mais en même temps amateur de foot (il soutient FC Utrecht), directeur de la maison de production Harlekijn Holland et défenseur des Droits de l'enfant. "Quand les enfants vont bien, le monde va bien. Un enfant ne peut pas se défendre, c'est le devoir des adultes". Anne et Opzij sont des hits historiques, le personnage d'Alfred Jodocus Kwak semble éternel et ses spec- tacles voyagent en plusieurs langues entre Anvers, Johannesburg, Vienne, Tokyo, Paris et New-York. Cet automne, Van Veen se produit deux fois en français au centre culturel d'Auderghem : le 10 octobre avec le spectacle Chapeau - "un hommage à ceux qui me sont chers et auxquels je suis redevable. C'est aussi ce que je dis à la vie : chapeau !» et le 16 sep- tembre avec Moto Hari. « C'est du théâtre de musique de chambre, du monologue, de la danse et de la chanson » avec, dans le rôle principal, sa femme belge Gaëtane Bouchez en Anna, la meilleure amie de Mata Hari. La courtisane et espionne hollandaise a été condamnée à mort par les Français pour haute trahison en 1917. Vous avez un autre point de vue. HERMAN VAN VEEN: Je rouvre l'affaire et prouve son innocence. Nous connaissons seulement Mata Hari comme stripteaseuse mais elle était surtout une femme fantastique et une danseuse célèbre. Toute l'Europe la connaissait: le monde de l'art, la noblesse, le grand public. Elle a été utilisée par la classe politique dominante pour détourner l'attention de l'horreur de la première guerre mondiale. Les journaux relatent son procès en première page, pas la nouvelle des 120000 soldats français morts. Elle doit être exécutée pour avoir été l'une des causes de la perte de tant de jeunes hommes français. C'est ainsi que je fais un parallèle avec la guerre en Irak-et en Afghanistan. On ne voit jamais les soldats tués, on voit un président qui descend d'un hélicoptère et déclare qu'il a l'intention d'arrêter la guerre mais entre-temps... Comment s'est passée la collaboration avec votre femme ? VAN VEEN : Très bien. On est tous les deux de la profession - elle de la danse classique, moi de la musique classique. On remarque des parallèles. C'est merveilleux de pouvoir travailler si intensément avec mais aussi sans l'autre. Nous sommes tous les deux des voyageurs. CAËTANE BOUCHEZ: Dans notre vie privée, il est mon mari. Professionnellement, j'essaye de le voir comme metteur en scène. Je suis totalement ouverte à ses remarques. Mais ce n'est pas facile. Parfois, on a des discussions et à ce moment-là, la relation homme- femme du couple fait évidemment surface. Quand le rideau tombe après le spectacle, la vie normale reprend son cours ? VAN VEEN: II s'agit ici d'une grande amitié et d'une grande affinité. Nous avons deux grandes passions dans la vie : la nature et le théâtre. Donc parfois je la rencontre au théâtre, parfois au jardin et parfois au lit. C'est très beau. Nous sommes de vrais camarades. BOUCHEZ: Je suis la première qu'il félicite après le spectacle : « Fantastique ! ». Il est très fier. Mais quasi tout de suite après, il me fait remarquer que ça pourrait être mieux. Vous avez traduit la pièce en français, votre langue maternelle. Vous avez découvert un autre Van Veen ? BOUCHEZ: Pas vraiment, j'avais déjà traduit des chansons à lui. Il travaille avec beaucoup de poésie, beaucoup de chaleur et d'images. Le fait que je sois sa femme m'aide énormément car je sais exactement ce qu'il veut dire. Le français est une langue riche. On a beaucoup de mots avec lequels on peut jouer pour exprimer la nuance exacte, la bonne atmosphère. Le matériel de Herman est d'ailleurs un cadeau. C'est beau en soi, on peut en faire que de belles choses. Il y a aussi de la musique dans la pièce. N'est- ce pas dommage qu'une chanson comme Tu me rends si belle ne passe jamais a la radio? VAN VEEN: La radio n'est plus ce qu'elle était. Maintenant, il y a internet. Ça rend le monde plus accessible. Même quelqu'un du Japon peut écouter cette chanson s'il veut. La radio est actuellement comme la télé en général, un phénomène régi par les annonces publicitaires. Donc ça ne dit rien sur la qualité, que quelque chose soit diffusé ou non. On vend d'ailleurs toujours plus de cd et de dvd parce que le monde s'accroît tellement. On est plus dépendant d'un disc-jockey. Vous jouez en français, en allemand et en anglais mais vous commencez chaque représentation en néerlandais. VAN VEEN : C'est pour les besoins de la dramaturgie : pour qu'on comprenne pourquoi mon français, mon anglais et mon allemand sont si particuliers. Voyez-le comme une rencontre. Je prends la peine de plus ou moins maîtriser cette langue parce que je trouve ce que j'ai à dire fascinant et il y a apparemment des gens qui sont de mon avis. S'ils n'étaient pas là, on n'existerait pas. Je suis pleinement conscient de mes limites mais ce n'est pas toujours une faiblesse. Un spectacle en néerlandais est très différent parce que j'ai plus de liberté mais ça n'implique pas qu'il soit meilleur. Mon show dans une autre langue est en général plus au point parce que je n'ai pas cette liberté. Dans les interviews, vous aimez parler de foot. Y a-t-il un rapport avec le jeu de scène? VAN VEEN: Absolument. Ma représentation a une première et une deuxième moitié. C'est comme ça, dans les faits. Et la dramaturgie est la même. C'est un jeu qui possède un climax, le fait de marquer au moment le plus inattendu. C'est un jeu d'équipe. On se passe la balle avec les musiciens et le pubic est indispensable. Vous avez 61 ans. Où continuez-vous à puiser votre inspiration ? VAN VEEN Je n'ai jamais rien inventé, je n'ai pas non plus de fantaisie. Je sais seulement me souvenir et l'ordre de ces souvenirs détermine le fait qu'on les considère comme du domaine de la fantasie ou de la fiction. Cette pièce, Mata Hari, ou simplement la chanson, c'est une description d'un événement qui a eu lieu. Je peux parler de mon père ou de ma mère ou de mes enfants, de mes voyages, de ce que je lis et vois, de ce dont j'ai peur, de ce que j'espère. Je ne peux pas faire plus. Vous vous dites être un jeune homme avec beaucoup d'expérience? ' VAN VEEN :J'ai deux petits-enfants et je vois que je ne suis pas différent d'eux. Je sais seulement que je suis un enfant avec énormément d'expérience mais cet être en moi n'est pas différent. L'enveloppe autour, la peau, les os, la carcasse dans laquelle on se trouve, tout ça a vieilli. Mais l'homme n'est pas différent du petit garçon de deux ans qui me poursuit dans la cuisine. Seulement : je sais que je vais me casser la figure si je le poursuis, l'enfant pas. Comment vivez-vous le fait de vieillir? VAN VEEN: Je ne marche pas plus lentement mais plus prudemment. À Paris, il y a un hôtel où je vais depuis 25 ans. Je me réjouis d'aller dans cette chambre, dans ce restaurant. Je vois le barman et lui demande : «Comment vas-tu?», «Ma femme est morte ». « Excuse-moi. » « Ce n'est pas votre faute » (rit). Il me prépare ma boisson. Il y a des traces dans chaque ville." On est partout chez soi. Votre oeuvre est très autobiographique. La vie est joyeuse et parfois triste. N'est-ce pas dur de jouer cela en public ? VAN VEEN: Ça ne pose aucun problème parce que je suis comme ça. Je ne peux pas jouer ce que je ne suis pas. Mes spectacles ne sont pas différents de ma vie quotidienne, seulement plus comprimés. Je joue demain à Munich et je vais chanter sur des sujets qui me préoccupent. «Avez-vous lu hier que le chancelier Angela Merkel s'inquiète de la diminution de la population en Allemagne alors qu'il y a 500000 sidéens en Somalie?» Je suis encore en train d'écrire cette chanson. Je cherche des mots pour ce que je n'arrive pas à articuler. Et j'ai encore besoin d'une chanson, d'un petit portrait, d'un spectacle pour dire :« Oui, mais... » |